Premier Symposium

16/1/2012


Qu'est-ce qu'une idée ?

 

En 58 minutes nous avons défini la philosophie. Nous avons comparé la philo à une carte de la campagne. Une idée c’est une maison. Par exemple, c’est une habitation isolée dans la campagne. Une notion c’est une maison dans un hameau.  L’idée devient une notion quand les idées sont reliées par un raisonnement comme les maisons sont reliées entre-elles par une rue. De la même manière, nous avons défini le concept. Le concept est une maison de village pour le bachelier, une maison de ville chez les philosophes connus. Tout dépend du nombre de rues, c’est-à-dire du nombre de relations entre les idées. Le concept est donc une idée reliée aux autres idées par un nombre suffisant de raisonnements.


Les philosophes se servent de concepts.


Le reste de la carte est constitué de pensées encore inexplorées par la pensée humaine. Ce sont des forêts impénétrables ou des rivières infranchissables. Faire de la philosophie, à notre niveau, consiste à tracer un sentier hésitant dans les bois ou jeter une passerelle sur des ruisseaux.  Les grands philosophes fondent des villes ou construisent des autoroutes que tout le monde emprunte ensuite pour raisonner sans trop y réfléchir. Par exemple :  La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. La pensée d’un grand philosophe, Kant (XVIIIe) ou Leibniz (1646-1716), se définit par la carte mentale qu’il nous a léguée des concepts, notions et idées reliés par des raisonnements. L’Histoire de la philosophie consiste à superposer les cartes pour choisir quelle carte nous convient le mieux à un moment donné. Pour cela, il faut les comparer comme on compare la carte Michelin au petit plan que nous a griffonné notre cousin pour aller chez lui. L’erreur la plus fréquente, c’est de penser qu’on innove alors que le chemin a été tracé il y a des siècles. Ce n’est pas une erreur grave car, si l’on raisonne juste, on ne s’égare pas, on ne tourne pas en rond (Discours_seconde_partie_3.1) : le raisonnement débouche sur une autre idée, les raisonnements convergent vers d’autres concepts. Une pensée mainte fois parcourue par un grand nombre d’humains en même temps est une idéologie.


Selon Martin Heidegger ( 1889-1976, XXe siècle), la pensée vierge – les forêts inexplorées de la carte - recule au fur et à mesure que les gens pratiquent la philosophie au cours des siècles. Nous avons conclu avec Heidegger (dans son livre Qu’appelle-t-on penser ? Médiathèque de Cavalaire)que la pensée reculait devant l’être. L’être doit poursuivre la pensée.

Ainsi lorsque Descartes (1596-1650, XVIIe) dit « je pense donc je suis », il commence par penser – c’est-à-dire défricher de la pensée vierge- pour affirmer l’existence c’est-à-dire l’être. Il privilégie les idées claires et distinctes (c.f. "idee_claire_et_distincte " ) dans le Discours de la méthode §2-7. La clarté nous a permis d’évoquer Platon (livreVII de la République) qui, dans ses nombreux dialogues, pratique la dialectique (art de la discussion). Pour Platon, elle consiste en une analyse des idées. Tel le chimiste, Platon prend une idée et en élimine toutes les impuretés. Comme lorsqu'on laisse décanter un liquide opaque, l'idée devient claire lors de l'analyse. C’est ce que veut dire Deleuze, à la lettre i de l’abécédaire), lorsqu’il défini une idée comme « une chose qui n’est que ce qu’elle est ! »
 ( l’Abécédaire, volume 2, lettre i comme idée, interview dont la vidéo est disponible sur
http://video.google.com/videoplay?docid=-9009902138061209670# )
 
Boileau ving-cinq ans après la mort de Descartes, réaffirme l'importance de la clarté dans L'art poétique (1674) : ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. (Nicolas Boileau-Despréaux)  
Les idées, Platon les présente dans un mythe (livreX de la République). Le mythe de la transmigration des âmes : Entre deux réincarnations les âmes voient ces idées pures pendant plus ou moins longtemps. Puis elles franchissent le fleuve de l’oubli (le Léthé) avant de renaître. Le temps d’exposition plus ou moins long aux idées vraies et l’action plus ou moins forte des eaux du Léthé font que nos réminiscences sont plus ou moins claires.
Nous avons ensuite marqué notre désaccord d’avec Gilles Deleuze. Ce philosophe contemporain (1925-1995) parle de « bout d’idée ». Cela supposerait que l’idée est un composé (un complexe) alors que nous nous sommes accordés pour définir l’idée comme un simple (une chose simple). Nous avons alors trouvé la réponse à la toute première question que nous nous étions posée en arrivant à cette réunion : « combien d’idées a-t-on par semaine ? » Lorsque Deleuze dit que certaines personnes n’ont pas d’idée pendant tout une vie, il fait allusion à des pensées beaucoup plus complexes que notre notion de l’idée. Si nos idées sont simples (non composées), elles n'ont pas de parties et encore moins de partie(s) commune(s), donc elles sont disjointes ou distinctes. Si je joue avec deux sous-verres à bière en les faisant glisser sur la table du café, je peux les superposer parce que ce sont des surfaces complexes composées de points. Tandis que si je pouvais jouer avec de simples points sans surface, tels des grains de poussières, impossible de les superposer, ils resteraient côte-à-côte, distincts ! 
Par contre nous avons accepté comme lui que l’idée s’accompagne d’un parfum de nouveauté. (cf. le texte proposé sur internet en bas de cette page « Qu’est-ce qu’une idée ? », §3 « Un commencement », page 3. http://www.philosophie-en-ligne.com/page295.htm) Mais l'idée est-elle une création ? Et dans l'affirmative comment la pensée pourrait-elle penser la Création (l'origine) ? Henri Bergson, L'évolution créatrice, 1907.
Définition imagée : une idée est une bulle qui contient un panneau indicateur dans la direction d’une autre idée.

Définition formelle : une idée est un état mental nouveau avec un sens.
Cette définition nous permet d’éliminer ce qu’on appelle généralement à tort des « idées fausses ». « Une idée n’est ni vrai ni fausse, dit Deleuze, elle a un sens ! ». Le sens est la direction donnée par notre panneau indicateur ! Une idée qui n’a pas de sens (au moins pour son concepteur) est une marque de la maladie nommée : folie.
Ce qui a une valeur de vérité (vrai ou faux ou indécidable), c’est un jugement. Le jugement fait partie des chemins possibles (les raisonnements) pour relier deux idées. Parmi ces liaisons possibles nous avons distingué les propositions (Socrate est un homme) et les prédicats (Tous les hommes sont mortels). La proposition contient « être », le prédicat contient (en plus) des expressions comme « tous, quel que soit, il existe… nommés quantificateurs existentiels.)
Imager l’idée par une maison (vide ?) comme nous l’avons fait au début de ce texte, ou bien par une bulle (vide ?) ne résout pas le problème de la taille de l’idée. Est-ce une petite boîte (à idées) qui attend d’être remplie et sur les parois intérieures de laquelle le sens est écrit ou bien est-ce un lieu perdu au milieu du désert dont le sol porte une direction gravée dans le sable ? Nous refusons la première interprétation parce qu’une boîte est fermée. Quelque chose de fermé contient ses limites : les parois de la boite, les murs de la maison… Nous préférons un lieu ouvert qui ne les contient pas et où la limite (horos en grec, pensez à horodateur !) recule dès l’origine. Nous rejoignons alors l’idée d’Heidegger expliquée plus haut. En même temps, le lieu de l’idée nous semble ouvert car une petite idée peut avoir des répercussions dans de nombreux domaines très éloignés.     
Nous avons affiné notre notion de l’idée suffisamment pour qu’elle devienne notre concept de l’idée en expliquant que l’idée est un
topos (un lieu en grec). Pensez à l’expression « fais-moi un topo ! » qui est l’abrégé familier « d’une topographie des lieux. » La philosophie est une topologie (la science des lieux) de la pensée.
Nous avons enfin défini la réflexion comme une pensée qui s’examine elle–même dans un miroir réfléchissant. C’est-à-dire l’activité que nous avons ensemble pratiquée.
Position critique :
a. Nous avons choisi une définition minimale parce que c’était une réunion d’introduction, la première d’un cycle.  Nous avons opté pour une définition minimale (la forme de l’hylémorphisme dirait Aristote) qui ne s’engage ni sur le plan de l’existence de quelque chose dans la maison (la bulle de l’idée) [plan ontologique] ni sur la façon dont nous avons acquis les connaissances (les autres idées, les percepts et les affects) [plan épistémologique].
b. Nous n’avons pas du tout traité les problématiques liées à l’idée :
- D’où viennent les idées : problématique de l’origine des idées. Débat entre Descartes et Hobbes.
- Un concept est-il réel ? problématique du réalisme, opposant matérialisme et idéalisme.

-  Qu’est-ce qu’une entité mentale ? Problématique du spectateur intérieur. Descartes « L’âme est le pilote d’un navire ». Danger d’une régression infinie. Qui regarde le pilote ? 
c. Décrire l'idée comme un fermé est possible. Dans cette conception, la pensée du philosophe, enfermée dans sa "prison", ne peut provoquer le recul Heideggérien de la pensée vierge devant l’être. Averroès (XIIe) nous dit : "La pensée n'a qu'une chose à faire : tourner en rond, éternellement !" (cité dans Le nom de la rose). La pensée rationnelle, contrairement à la croyance mystique, ne permet pas au philosophe d'accéder à la transcendance (Dieu ou un point hors de l'Univers). Ce que fait Averroès est très important (voir en bas la référence internet). Il est le premier au Moyen-âge à donner la possibilité d'une science laïque ! En allant plus loin, la pensée ne permet même pas, par la science, d'explorer la totalité du territoire du Monde. De plus, nous n'avons accès qu'aux phénomènes (ce qui est observable), les noumènes (choses en soi) resteront à jamais des lieux inaccessibles à notre conscience selon Kant (XVIIIe).
Martin Heidegger,  né le 26septembre1889 et mort le 26 mai1976, est un philosophe allemand. D'abord disciple d'Edmund Husserl et de la phénoménologie, il s'achemine rapidement vers la question de l'être ou ontologie. Après ce qu'il appelle lui-même le « tournant » de sa pensée (années 1930), il s'intéresse tout particulièrement aux présocratiques et développe les bases de ce qui deviendra, avec Gadamer, l'herméneutique.
Auteur d’Être et Temps (Sein und Zeit), Heidegger est considéré comme l'un des philosophes les plus influents du XXe siècle : sa démarche a notamment influencé la philosophie existentialiste, la phénoménologie ultérieure, la philosophie postmoderne, l'herméneutique allemande, ainsi que d'autres sciences humaines comme la théologie et la psychanalyse.
 
René Descartes, né le 31mars1596 à La Haye en Touraine, actuellement Descartes (Indre-et-Loire), et mort le 11février1650 à Stockholm, est un mathématicien, physicien et philosophe français. Il est considéré comme l'un des fondateurs de la philosophie moderne : il formule le cogito, fondant ainsi le système des sciences sur le sujet connaissant face au monde qu'il se représente. En physique, il a apporté une contribution à l'optique et est considéré comme le fondateur du mécanisme. En mathématiques, il est à l'origine de la géométrie analytique. Certaines de ses théories ont par la suite été contestées (théorie de l'animal-machine) ou abandonnées (théorie des tourbillons ou des esprits-animaux).
 
Platon, né à Athènes en 428-427 av. J.-C., mort en 348-347 av. J.-C. est un philosophe grec, contemporain de la démocratie athénienne et des sophistes, qu'il critiqua vigoureusement. Il met en scène dans de nombreux livres le philosophe Socrate dont il nous rapporte les conversations
 

Lectures conseillées :

Nous nous limitons volontairement à de courts passages, au maximum un chapitre. 

 Descartes, Le Discours de la Méthode, Seconde partie,  § 2-7

Le premier [précept = règle] était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.

 Descartes, Le Discours de la Méthode, Seconde partie, § 3.1

Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées : imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d’un côté tantôt d’un autre, ni encore moins s’arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu’ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n’ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir ; car, par ce moyen, s’ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d’une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c’est une vérité très certaine que, lorsqu’il n’est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables ; et même qu’encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu’aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques unes, et les considérer après, non plus comme douteuses en tant qu’elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les repentirs et les remords qui ont coutume d’agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme bonnes les choses qu’ils jugent après être mauvaises.

Heidegger, Qu'appelle-t-on penser ? PUF 1999 (Premier chapitre) - ouvrage présent à la médiathèque de Cavalaire :http://cavalaire.c3rb.net/index.php?
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Sur internet :

Le discours de la méthode avec des liens explicatifs hypertexte :
http://descartes.free.fr/

 

Deleuze, l’Abécédaire, volume 2, lettre i comme idée, interview dont la vidéo est disponible sur
http://video.google.com/videoplay?docid=-9009902138061209670# )

 

Jean-Pierre Lalloz  Qu’est-ce qu’une idée ? (Lille)
http://www.philosophie-en-ligne.com/page295.htm

 

Clément Layet, Qu’est-ce qu’une idée ? De Platon aux sciences cognitives (Université de Brest) 
 http://layet.wordpress.com/idee/

 

 Wikipedia – La théorie des formes
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_des_Formes

 

Commentaire : Les idées chez Descartes - http://www.leshumanites.com/Descartes_VI_idees.html
Sur la controverse avec Hobbes, notez ce texte très intéressant  :
L’origine des idées - http://www.leshumanites.com/origine_idees.html

à propos d'horos :

http://books.google.fr/books?id=f9ks8Rilau8C&pg=PA191&lpg=PA191&
dq=horos+limite++mythologie&source=bl&ots=6QaoCjSdon&sig=xLFY_HzDScdgQHxPa9YXX48A8vs&hl=fr&
sa=X&ei=kCZfT9_cDcfH0QW_nOCfBw&sqi=2&ved=0CCIQ6AEwAA#v=onepage&q=horos%20limite%20%20mythologie&f=false

Sur Averroes :

"Plus que dans son acception proprement historique, nous utilisons ici la catégorie de "avicennisme" dans le sens large de paradigme néoplatonicien et déductif, ce qui constitue le caractère dominant de la culture islamique. De la même manière, nous entendons ici par "averroïsme" une vision du monde tendant à reconnaître le fait que la recherche rationnelle et la Loi révélée appartiennent a deux champs cognitifs séparés, en ouvrant ainsi une percée vers la possibilité de la naissance d’une pensée inductive en terre d’Islam."

 in http://www.bu.edu/wcp/Papers/Medi/MediLell.htm

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