Deuxième Symposium 

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   Deuxième Symposium

15/2/2012


L'amour: Le discours d’Aristophane dans le Banquet

 Saint-Valentin oblige, nous avons parlé d'amour...

Pour commencer, voici une définition de l’amour ! Cette définition est conforme à l’esprit du discours d’Aristophane que l’on peut lire dans l’ouvrage de Platon nommé Le banquet (symposion en grec ancien). Voilà pourquoi nos réunions se nomment des symposiums. ( Pour sauter directement au discours, cliquez ici. )

Amour : tendance à l’unité qui perdure à la satiété.

Cela nous a naturellement conduits à définir le désir :
Désir : tendance à l’unité qui s’éteint après être rassasié.
Exemple : Je désire des spaghettis,
                Je mange des spaghettis,
                Mon désir cesse !

Exemple : J'aime les spaghettis,
              Je mange des spaghettis,
              Je continue à aimer les spaghettis !
Pour étudier une idée, nous avons vu qu’il fallait procéder en premier à son analyse. Cela consiste à ôter de cette idée tout ce qui lui est étranger. Généralement mélangé à l'amour, il y a le désir ! En effet, une histoire d’amour passe d’ordinaire par la case désir. Afin de comprendre ce qu’est l’amour pur, nous allons en ôter le désir.
Il arrive qu’ensuite l’on reste par obligation. Lorsque nous nous obligeons à faire quelque chose, nous nous créons une obligation morale. Attention ! L’obligation n’est pas la contrainte ! L’obligation est le résultat de ma volonté. La contrainte me force à agir contre ma volonté. Est-ce que je peux m’obliger à aimer quelqu’un ? Je n’arrive déjà pas à m’obliger à aimer les spaghettis… Il va falloir aussi ôter la morale de l’amour pour comprendre en quoi l’amour consiste.
L’amitié, c’est l’amour sans la jalousie ni le sexe. Faut-il enlever l’amitié de notre éprouvette pour isoler l’amour ? À force d’ôter de cette idée d’amour tout ce qui lui est mélangé, est-ce que nous n’en enlevons pas trop ? Est-ce que l’on ne jette pas le bébé avec l’eau du bain ? Est-ce qu’il va nous rester quelque chose à analyser dans l’éprouvette quand nous aurons jeté l’amitié ? Nous avons pour l'instant conservé l’amitié parmi les sortes d’amour.
La philosophie est l’amour de la sagesse : son étymologie se décompose en philia qui signifie amour en grec ancien et sophia qui veut dire sagesse. Notre conception commune de la sagesse consiste en une série de privations, ce que l’on nomme l’ascèse. Le sage, c’est celui qui résiste à la tentation. Le sage ne se précipite pas sur la boîte de chocolats et ainsi évite d’être malade. Il reste ascétique. Le sage ne défie pas vainement l’autorité, il évite la case prison. L’enfant-sage obéit à ses parents… et ne va pas en boîte de nuit.
Mon Dieu que la sagesse est triste ! 
C’est la faute des stoïciens ! Avant eux la sagesse était sexy ! Pas forcément drôle… mais sexy ! Nous avons abordé le cas de Diogène (400 av JC et
200 ans avant les stoïciens). Diogène était un SDF, une sorte de
 « clochard », débauché,
hédoniste et irréligieux qui vivait dans un tonneau ; il  habitait dans un carton de l’époque : un pythos, sorte d’amphore ! Un petit nombre de citations nous sont parvenues où il vantait éros, l’amour sensuel et érotique en grec ancien.
Certains philosophes ont tenté de résister à cette sagesse trop sage. Montaigne (XVIe) propose que l’on donne le fouet aux jeunes-gens sages. « La sagesse a ses excès et n’a pas moins besoin de modération que la folie ». Nous confondons sagesse et tempérance. « Elle me tire trop arrière, et jusques à la stupidité. » (Essais, livre3, chap. 5, Sur des vers de Virgile). Montaigne, toujours humaniste, était passé de l’épicurisme au stoïcisme. Puis il écrit son troisième et dernier livre des Essais. Il a alors déjà abandonné le stoïcisme pour le scepticisme. Le sceptique doute ! il fait table rase des opinions établies avant lui par d’autres. Le doute peut-être définitif et dans ce cas le sceptique reste sceptique. S’il doute de tout, cela aboutit au pyrrhonisme, attitude généralement peu féconde. Ou bien, après le détour du doute, le sceptique sort du scepticisme – lorsqu’il a trouvé au moins une chose certaine comme par exemple Descartes qui trouve le cogito. (Cogito ergo sum = je pense donc je suis !) Une hyperbole est une courbe géométrique qui revient vers la ligne droite après un détour. C'est pourquoi on parle dans ce cas de doute hyperbolique.
Nous avons mentionné les deux formes d’amour ( Philia et Éros ) admises par les grecs anciens (environ 300 avant J-C). Voyons à présent leurs caractéristiques en détail.

Philia et Éros

« Les penseurs grecs, Aristote notamment, ont beaucoup théorisé sur l’amitié, sorte d’étalon d’excellence des rapports entre… hommes-philosophes. Philia est bien cela : une disposition bienveillante envers un tiers fondée non plus sur la passion (passagère), mais sur l’affection (durable) et le partage de valeurs communes. » (Dans le lit des philosophes, Gilles Prod’homme, Eyrolles, 2012, page 109)
J'ai signalé combien cette opinion me semble difficile à soutenir. Les amitiés sont souvent plus exclusives et parfois plus jalouses que les amours passagères. Cela est vrai pour les enfants avant la sexualité assumée mais, nous dit Freud, c'est également le cas beaucoup plus tard. Je crois cela vrai à tout âge de la vie. La passion n'est pas non plus absente de philia, qu'elle se déchaîne au sein d'une mélée de rugby ou d'une phalange de l'armée grecque. Pour le moment, tenons-nous en aux critères classiques...
Il y aurait donc trois critères pour philia :L'amitié durable
  • La durée
  • Les valeurs (morales)
  • La bienveillance

Conclusion partielle : Par le biais des valeurs, c’est toute la dimension morale qui est réintroduite dans l’amour par philia. Notre analyse n'allait-elle pas vers une échec ? Nous avions posé comme condition de départ d’écarter la morale...

Quant à Éros, c’est l’amour dans le domaine du concupiscible. ( dérivé du latin classique concupiscere « convoiter »). L’âme se compose de trois parties. Selon Platon, l’intelligible (le rationnel) a son siège dans la tête, l’irascible (domaine de la colère et du courage) a son siège dans le cœur et le concupiscible a son siège dans le ventre. La partie de notre âme nommée par Platon l’intelligible est le cocher d’un attelage composé d’un cheval pur-sang (l’irascible), et d’un cheval rebelle (le concupiscible). (voir Platon, Phèdre, 246).
Le concupiscible recherche des sensations pour combler nos cinq sens : la vue d’abord, puis l’ouïe, le toucher et enfin l’odorat et le goût. Pour satisfaire la vue et l’ouïe, nous cultivons l’esthétique ! L’esthétique, c’est ce qui est relatif au beau.
Ce qui est beau, c’est ce qui plaît et qui fait naître l'admiration. Le toucher peut parfois inspirer ce sentiment quand on parcourt le grain lisse d’un marbre, la carrosserie d’une voiture ou un tissu soyeux. « Tout homme peut voir, mais très peu savent toucher » Machiavel in Le prince, ch 18. (cf aussi La Bruyère, XIII, De la mode.) Si Éros naît dans les yeux, il se termine souvent par le plaisir du ventre : par une consommation. Sans aucun doute, c’est Éros qui m’inspire quand j’admire la beauté d’un énorme plat de spaghettis ! Notez que pour Descartes l’admiration est à la source de toutes les émotions (Descartes, Les passions de l’âme, 1649).

"Définition de la beauté : Pouvoir qui permet à la femme de charmer un amoureux et de terrifier un mari." (Ambrose Bierce). Éros comprendrait trois phases : Plaisir (d’abord esthétique) puis admiration puis convoitise. Éros se distinguerait de philia par la formule : L’amitié, c’est l’amour sans le sexe ni la jalousie ! Éros est jaloux ! Il revendique la propriété de l’objet convoité, même après consommation.

Les critères d’Éros :
  • En rapport avec l’admiration, la contemplation de quelque chose/quelqu’un qui me surpasse, il naît dans l’esthétique, s’achève là où commence la morale.
  • Lié à la possession et même à la possessivité. Car l’amour serait une histoire (continue) alors que l’amitié se contente de rencontres (discontinu/discret).
  • Profondément contradictoire. Parfois capable de stratagèmes, parfois pulsionnel, ses antagonismes le font classer irrationnel comme un cheval sauvage.
Conclusion provisoire : Pulsion, compulsion (pulsion irrésistible), possession obsessionnelle, recherche de sensations à épuiser rapidement et surtout convoitise, n’y a-t-il pas un peu trop de désir dans Éros pour que l’on puisse dire que nous avons analysé l’amour ? En toute honnêteté, il faut bien avouer qu’ici aussi notre analyse échoue !
À ces deux catégories de l’antiquité (Philia et Éros), il convient de rajouter une invention chrétienne tardive à la fin de celle-ci (1er siècle soit 100 après J-C) : Agapè !

Agapè

Agapè c’est l’amour que ressent le supporter dans le sport quand son équipe gagne. Il a envie d’embrasser tout le monde dans le stade ! Le candidat qui vient d’apprendre sa réussite au bac est lui aussi la proie d’Agapè. Il aime la terre entière !
Mais d’abord un peu d’étymologie : Une des participante nous a signalé
qu’ agapou subsistait en grec moderne. Agapè désignait une sorte d’amour en grec ancien. Les agapes étaient des repas communs organisés par lesAgapes premiers chrétiens dans la fraternité spirituelle. Ils étaient dans la position des supporters de foot, leur équipe était en train de gagner le match contre les dieux anciens (Zeus à Athènes ou Jupiter à Rome). Les chrétiens venaient juste d’apprendre une nouvelle extraordinaire : la résurrection (retour à la vie) des corps aurait bientôt lieu ! Comme le nouveau bachelier, ils fêtaient les nouvelles perspectives qui s’ouvraient : ils allaient bientôt retrouver leurs parents et amis morts et passer avec eux une vie éternelle ! Dans l’Église primitive, on ne parlait pas de résurrection des âmes ni du Paradis (céleste). C’était sur terre et maintenant (hic et nunc) qu’allait avoir lieu la fin des temps ! Et très probablement du vivant de ces gens que les agapes reliaient entre eux ! « 
D’ailleurs, s’il faut en croire Lactance, apologiste [écrivain engagé dans la défense des religions] chrétien d’expression latine, le terme religion (du latin religio) nous viendrait du verbe religare, relier. Justifiée ou non, cette étymologie fonctionne à merveille : la religion, c’est ce qui relie l’homme à Dieu. »(Dans le lit des philosophes, Gilles Prod’homme, Eyrolles, 2012, page 110) Signalons au passage que katholikos, universel en grec, ouvre la perspective à l’amour d’autrui en général. Sous l’emprise d’Agapè on aime la terre entière !
Signalons la variante d’Agapè qui a donné du mal aux cheveux à des générations d’étudiants en philosophie : l’amour intellectuel de Dieu (dixit Spinoza, Philosophe Hollandais du XVIIe). Autre possibilité, la solution néoplatonicienne : À travers la beauté de la créature adorer l’infini du créateur (cf Romains 1, 20 et Sagesse 13, 1-10).
Critères :
  • Compassion
  • Renonciation à l’égoïsme
  • Amour de bienveillance et non plus de concupiscence (Saint-Thomas d’Aquin, 1225-1274)
Conclusion : Bien que ce soit une invention tardive des chrétiens (par rapport à l'antiquité grecque 300 ans plus tôt), Agapè est important ! Il fait beau ce matin, les oiseaux chantent, j’ai envie d’aimer tout le monde, je désire aimer tous ceux que je rencontrerai. Et en même temps la dimension morale est présente, je m’oblige à aimer mon prochain, y compris celui qui voudrait me faire du mal. Nous ne nous sommes séparés ni du désir ni de la morale. C’est donc ici aussi un échec de l’analyse. Nous avons même introduit une nouvelle difficulté : je suis dans un état propice à l’amour en sortant de ma maison. Avec philia, je me sentais seul, je désirais me faire des amis (quels qu’ils fussent ?). J’étais dans un état propice à me faire des amis. Avec Éros, j’avais froid aux pieds la nuit. J’étais aussi dans un état propice à me faire une (ou des) amies.

L'amour dans tous ses états

Est-ce que l’amour est un état ou bien provient-il d’un objet ? Est-ce que le désir est un état (entre autre, le désir de son propre désir) ou est-il inspiré par un objet (l’objet du désir).
Notez bien : Dans le sentiment amoureux, l’on distingue d’un côté le sujet (celui qui ressent le sentiment) et de l’autre l’objet (la personne, l’idée [la Patrie, la Liberté] ou encore la chose [les spaghettis]). Lorsque nous parlons de l’objet de notre flamme, le terme objet ne désigne pas nécessairement une chose. C’est une distinction grammaticale comme lorsqu’une personne (Amélie) est complément d’objet direct du verbe aimer dont je suis le sujet dans la phrase « j’aime Amélie ». Dans le cas idéal d’un amour partagé, objet et sujet sont « réversibles », ils peuvent être intervertis « Amélie m’aime », je suis l’objet de son amour et elle est l’objet du mien.
Reprenons notre exemple d’état : Je me lève le matin, je me sens heureux, la vie est belle ! J’ai envie d’être amoureux. Je sors et j’aime déjà lesGrimper aux arbres ! oiseaux qui chantent dans le jardin. Il est probable que je vais rencontrer une personne dans la journée dont je vais tomber éperdument amoureux. Critique : Mais si l’amour est un état, cela n’explique nullement pourquoi lorsque je vais rencontrer en même temps Amélie et Charlotte, je vais tomber amoureux de Charlotte plutôt que d’Amélie (ou plutôt que des deux en même temps) ! L’objet joue donc un rôle au moment de la sélection comme lorsque j’ai faim et que je dois choisir en spaghettis carbonara et spaghettis bolognaise.
Donnons, au contraire, un exemple d’inspiration par l’objet : J’ai rencontré des milliers de femmes dans ma vie mais aucune n’était aussi belle, ne possédait une telle perfection, ne m’avait jusqu’à présent inspiré l’envie de m’engager éternellement autant qu’Amélie. Critique : C’est le matin du bac, je suis totalement préoccupé par l’examen. Amélie me demande l’heure, je la lui indique en la voyant sans la regarder et fonce passer l’examen. Je ne suis pas en état de lui faire la cour. Je ne suis pas en disposition. Je ne suis pas bien disposé pour une rencontre amoureuse. Mon esprit (mon cœur) n’est pas disponible pour cela.
La théorie des dispositions cherche à rendre compte de ce genre de phénomène. Cette théorie est une partie de la philosophie analytique (un courant en provenance des États-Unis), elle est un palliatif aux défaillances de la théorie des causes, plus généralement nommée théorie de la causalité qui regroupe les théories causales.
La théorie causale veut que toute chose ait une cause. Qu’il n’y ait rien qui ne se produise sans cause, etc. Citons ici une de ces défaillances : Soit de cause en cause on peut remonter à une cause unique, origine de toutes les causes et généralement on assigne cette position à Dieu. ( C’est même une des démonstration de l’existence de Dieu que d’être le premier moteur, la cause qui fait que tout le reste bouge plutôt que d’un univers éternellement immobile, immuable, sans transformation, mort comme la lune). Soit nous sommes dans un cercle vicieux : A est cause de B, B est cause de C, C est cause de A. La science, depuis des siècles, a pris la mesure de ce problème et ne parle plus de cause mais de raisons. Cependant remplacer les causes par des raisons ne résout pas le problème, cela permet surtout aux scientifiques de ne plus se le poser. Le Droit (le juridique), par contre, fonctionne plutôt bien avec la théorie des causes. Je suis la cause de cet accident. (nota : le droit américain tend à remplacer le coupable qui a causé l’accident par la personne (morale) capable de payer les dégâts. Heureusement cette évolution n’a pas atteint l’Europe.)
La philosophie analytique (celle qui analyse le langage) propose de remplacer les causes et les raisons par des dispositions. Selon la théorie dispositionnelle, si le morceau de sucre est soluble dans l’eau, ce n’est parce que l’eau est la cause de la solubilité mais parce que le sucre possède une disposition à être soluble dans l’eau. Pour en savoir plus sur le désir en tant que disposition, vous pouvez vous reporter à Donald Davidson, « Actions, raisons d’agir et causes ». Ce texte est traduit en français dans la compilation de Marc Neuberg : Théorie de l'action: textes majeurs de la philosophie analytique de l'action, 1991, Liège, ed. Mardaga, pages 72-73 sur le rapport cause/disposition du désir. Le texte commence page 69, chap IV. Ce texte est disponible en intégralité sur internet :
http://books.google.fr/books?id=4W0iNFFEap4C&pg=PA322&
lpg=PA322&dq=marc+neuberg+action&source=bl&ots=TgrVYN8SWX&sig=vw1-LAhipPVlmsielVe9_Serjnw&hl=fr&sa=X&ei=AGRHT_jJCcfY8gOg_aGEDg&
ved=0CDEQ6AEwAg#v=onepage&q=marc%20neuberg%20action&f=false
Sur les dispositions, voir également l’ouvrage de ma directrice de maîtrise : Que signifie voir rouge : la sensation et la couleur selon Pierce par Claudine Engel-Tiercelin
https://docs.google.com/viewer?a=v&pid=sites&srcid=
ZGVmYXVsdGRvbWFpbnxjbGF1ZGluZXRpZXJjZWxpbnxneDo1MTk4MDRkOTlhZjU3MTY2
Conclusion : Un phénomène c’est les effets observables d’une chose. Le phénomène de l’amour, c’est le fait de chantonner, d’espionner, de faire de longues déclarations, etc. La chose en soi, l’amour, est inobservable même en faisant un scanner du cœur de l’amoureux ou de l’amoureuse. Kant appelle la chose en soi le noumène et c’est précisément ce que nous cherchons à définir par l’analyse : la chose en soi de l’amour.
Si la chose en soi était un état, elle serait la cause du phénomène amoureux. Partout où cet état amoureux serait présent, l’amour naîtrait. Nous avons vu que ce n’était pas le cas les jours d’examen.
Si la chose en soi était un état, elle serait la cause du phénomène amoureux (bis). Comme l’absence de clignotant explique pourquoi l’accident a eu lieu entre une voiture et une autre voiture venant de gauche, la cause explique pourquoi l’accident n’a pas eu lieu avec la voiture venant de droite. Nous avons vu que l’état amoureux n’expliquait pas pourquoi un jeune homme choisissait Amélie plutôt que Charlotte. Donc, l’état amoureux n’est pas la cause du phénomène amoureux. Au mieux, il en est l’une des raisons.
Cependant les raisons (scientifiques) sont en nombre infini, exemple : il ne pleuvait pas, le train était en avance, l’examen retardé d’une heure… La science ne tranche entre aucune raison pour nous dire comment la chose en soi provoque le phénomène. Or, nous savons que l’amour ce n’est pas seulement un train en retard. La science ne répond pas aux questions « Pourquoi ? », elle ne répond qu’aux questions « Comment ? »
Peut-on parler de disposition ? Il nous semble que parler de disposition à aimer, c’est mettre une étiquette sur un phénomène (un processus) pour éviter de l’expliquer. Parler de disposition ne m’éclaire pas beaucoup plus sur le choix d’Amélie plutôt que Charlotte. Il faudrait admettre que j’ai une disposition envers Amélie et aucune envers Charlotte. On revient au point de départ en ayant changé le mot cause en disposition. On n’a rien expliqué. Cependant, par rapport à une raison, on a fait un progrès, la disposition intègre la notion de complémentarité.
Nous avons ensuite vu comment le discours d’Aristophane relie le phénomène amoureux et la chose en soi par une complémentarité : celle explicitée dans le discours d’Aristophane du Banquet (Platon) entre deux humains complémentaires. Voici ci-dessous une vidéo animation de ce discours qui retrace le mythe des hommes-boules.

Le discours d’Aristophane

Si le cadre ci-dessus ne fonctionne pas sur votre ordinateur, essayez le lien ci-dessous :
http://www.dailymotion.com/video/x20inm_discours-d-aristophane_news
sous-titré en anglais :
 
http://www.dailymotion.com/video/x20cak_speech-of-aristophanes_news#
Si vous souhaitez voir la totalité du Banquet :
http://www.dailymotion.com/video/xbou5i_le-banquet-de-platon-1-8_shortfilms#
http://www.dailymotion.com/video/xbou9w_le-banquet-de-platon-2-8_shortfilms#
http://www.dailymotion.com/video/xboucj_le-banquet-de-platon-3-8_shortfilms#
Le discours d’Aristophane est accessible à la ligne suivante:
http://www.dailymotion.com/video/xboueg_le-banquet-de-platon-4-8_shortfilms
http://www.dailymotion.com/video/xbougo_le-banquet-de-platon-5-8_shortfilms#
L'opinion de Platon exprimée à la fin du Banquet quand il rapporte les propos de Diotyme :
http://www.dailymotion.com/video/xbouj2_le-banquet-de-platon-6-8_shortfilms# 

Les différents cas

Gilles Deleuze (XXe), dont nous avons parlé lors du premier symposium, pense que la philosophie produit des concepts, étudie des cas et utilise des raisonnements (Abécédaire cf Premier Symposium). Jusqu’ici, nous nous sommes servis des trois cas classiques : Philia, Agapè et Éros.
Lors du premier symposium, nous avions accepté que les idées devaient être claires et distinctes. C’est un concept cartésien (inventé par Descartes lui-même tout seul !) Et patatras ! avant d’aborder le discours d’Aristophane, nous n’arrivions pas à distinguer totalement l’amour du désir ni de la morale. Ces cas ne rentrent pas bien dans notre conception des idées !
Donc, il nous a fallu nous créer nos propres cas !
Les spécialistes des cas, c’étaient le Jésuites ! Ils en avaient même fait un domaine de connaissance particulier : la casuistique ! Nous sommes revenus sur ce point lors du Troisième Symposium.
Il existe deux manières d’organiser les cas : par classe ou bien en ordre. La première méthode se nomme une classification. La seconde se nomme un ordonnancement. D’après Jean Duns (Philosophe du Moyen-Âge, Xe siècle), les individus d’une même classe sont de même nature. Nous avons échoué à montrer que l’amour se présentait sous la forme de trois classes ou de trois espèces différentes. C’était la classification de l’amour en Philia, Agapè et Éros. Il était donc vain de chercher une différence spécifique entre ces trois-là ! Ils appartiennent à l’espèce commune des sentiments amoureux et sont de même nature.
La seconde méthode d’organisation des cas se nomme un ordonnancement. Le modèle parfait (le paradigme) d’un ordre, c’est l’arithmétique ! Pour être plus précis, c’est la façon dont se suivent les nombres entiers naturels 0,1,2,3…
Nous avons essayé d’organiser l’amour selon un ordre ! Cela répondait à la question préliminaire de notre assemblée : L’amour est-il une affaire publique ou privée ? En d’autres termes : l’amour est une affaire qui concerne combien de personnes ?
Nous avons donc imaginé que l’amour pouvait concerner deux personnes (cas 2) mais parfois trois dans le cadre d’une famille avec un enfant (cas 3) et pourquoi pas un groupe de gens comme dans l’amour du peuple ? Ce cas, nous l’avons nommé « cas n » ou la lettre n remplace n’importe que nombre entier (un nombre entier est un nombre sans décimale). Enfin, nous nous sommes intéressés à un nombre plus grand que tous les autres, peut-on aimer l’infini (là où le nombre et la nature se confondent car on ne peut plus dire aimer un nombre infini de gens puisqu’il n’existe qu’un nombre fini d’individus vivants ou ayant vécus. Pour aimer un nombre infini de gens, il faut faire un saut qualitatif. L’infini est généralement noté par le symbole ∞ nous parlerons donc du « cas ∞ ». On peut aussi être amoureux de soi-même, quoique ce soit un peu égoïste c’était le « cas 1 » : cas où dans l’amour une unique personne est concernée. 
Une de nos participantes nous a alors fait remarquer que nous avions oublié le cas 0 ! Le cas zéro, c’est le cas trivial ! Celui qu’on croit trop simple pour le traiter et que généralement les (mauvais) élèves oublient mais qu’il est indispensable d’étudier !
Cela nous a amené à la liste suivante :

L’amour est une affaire qui concerne combien de personnes ?
Cas 0
 
Cas 1
 
Cas 2
 
Cas 3
 
Cas 4,2
 
Cas n
 
Cas ∞
 

Le cas Zéro

Le cas zéro (cas extrême et cas trivial) : Trivial, nous l’avons dit, en langage scientifique ou philosophique ne signifie pas grossier ni vulgaire. C’est seulement trop évident pour qu’on y pense !
Lorsque le sujet disparait dans l’objet (voir ci-dessus Éros pour la définition d’objet), c’est l’abnégation. L’abnégation est une forme d’amour ou notre définition initiale de tendance à l’unité est poussée à l’extrême. L’amoureux ne vit plus que dans l’autre, il disparait. Ne vivant plus sa vie, il croit avoir atteint le summum du bonheur mais c’est une illusion. Dans le zéro, l’amour disparaît dans le néant car le discours d’Aristophane montre bien qu’il faut avoir été deux en un au début. Si l’on n’apporte rien à l’autre, celui-ci ira chercher une autre complémentarité avec un autre sujet. L’amour, c’est une auberge espagnole, si l’on n’apporte rien, on a rien a manger ou l’on vole le déjeuner de l’être aimé. Pour que l’amour soit durable, et bien souvent pour que simplement il existe, il faudrait être au moins deux personnes. L’abnégation supprime la notion de personne dans l’un des candidats. Étymologiquement, la personna est un masque de la Commedia d’el Arte, la comédie italienne où les acteurs comme Colombine ou Arlequin sont des personnages masqués. L’amour avance masqué !
Le cas zéro, c’est souvent beaucoup plus douloureux ! Peut-être est-ce pour cela qu’on veut aussi oublier ce cas trivial…
Lors de la fin chronologique de l’amour, le cas zéro nous force à prendre conscience du temps ! Du temps limité que durent les choses et nous-mêmes. Du temps qui passe. La fin d’une idylle qui, comme les roses de Ronsard, n’aura duré que ce que durent les roses, l’espace d’un matin. Carpe diem ! disaient nos anciens stoïcien, c’est-à-dire cueille le jour ! Lorsque l’autre s’en va, divorce ou qu’un jour l’ami d’enfance ne revient pas, la remise en question est sévère. Suis-je encore quelque chose, le fus-je jamais ? Est-ce que mon ami m’a un jour estimé ou bien tout était-il mensonge, zéro ? Les adolescents sont tout particulièrement sensibles à cette négation de soi qui les conduit au suicide après une déconvenue. Ne pensant pas qu’ils aient été quelqu’un avant, ils pensent n’être plus rien après la rupture. Ne les jugeons pas trop sévèrement ! Nous sommes quelque chose parce que nous sommes la somme de nos erreurs, de nos choix, de nos douleurs. Nous sommes une histoire et c’est dans cette histoire que se constitue la personnalité. Pour le jeune, l’histoire est à peine commencée que lui arrive cette tuile quasi-inévitable : rater l’amour ou l’amitié parce que la moitié qu’il rencontre n’est pas celle, unique, qu’Aristophane lui prédit.    
Celui que l’on n’a jamais laissé choisir, tel l’enfant, peut être guidé. Mais comment guider un ado qui doit nécessairement se tromper pour sortir un jour de la fusion au sein de la famille ? Faut-il le guider vers l’erreur et la désillusion en sachant qu’il les affrontera plus souvent que la félicité ? Agir ainsi, c’est courir le risque de se faire détester. Ne pas lui laisser faire ses erreurs - aussi dramatiques fussent-elles, c’est le maintenir dans l’abnégation. Il se dit alors que quitte à non-vivre, autant mourir dans le suicide rapide ou celui plus lent des drogues. Éduquer, c’est apprendre aux enfants à se tromper, à avoir mal, à choisir eux-mêmes.
Il est une autre fin tragique de l’amour, c’est celle inéluctable du décès du conjoint. Sauf dans les cas rares de décès simultané, le veuvage produit un survivant. À l’autre bout de la vie, on observe une symétrie avec l’attitude de l’adolescent. L’autre parti, je ne suis plus rien. Ma personne n’était faite que d’habitudes. Le voir le matin au réveil… La voir en train de rire… Avant la séparation, la vie n’était pas vide, contrairement à l’ado, elle était trop pleine ! Après un divorce, l’autre continue à vivre ailleurs, ce n’est pas tout à fait le zéro. Après le décès, il faut rester la personne que l’autre a aimée (Monk, série télé). Le discours d’Aristophane nous enseigne quand même quelque chose de ce cas. Nous serons ou sommes des moitiés d’hommes-boules. Nous retrouvons ici les nombres : une moitié ce n’est certes pas une unité mais ce n’est pas non plus zéro ! Nous existons aussi hors de la complémentarité. Et qui sait, une complémentarité approximative peut aussi se faire avec une autre moitié qui n’a pas la sienne. Ou bien une complémentarité parfaite peut advenir avec la moitié unique dans le monde qu’on avait jusqu’alors jamais trouvée…
Ultime cas, la perte d’un enfant. Là, c’est l’ordre du monde qui est remis en question. Le monde perd son harmonie la plus élémentaire : l’ordre logique des générations. Le philosophe n’a le droit de ne rien en dire. Il doit se taire.
  

Le cas Un :

Sur le bord des fontaines poussent les narcisses. Narcisse, dans laNarcisse au bord de l'eau mythologie, était doté d’une beauté telle qu’il fut amoureux de lui-même. Il en fut puni le jour où se penchant au-dessus du miroir de l’eau, il perdit l’équilibre, tomba et se noya. Les dieux en hommage à sa beauté créèrent de jolies fleurs aquaphiles (qui ont la philia de l’eau), les narcisses ! Nous avons tous de l’amour-propre. Méfions-nous de ceux qui dans le mythe d’Aristophane auraient pu avec eux-mêmes constituer deux moitiés symétriques comme dans un miroir ! Leur personnalité n’a sans doute jamais été entière, ils sont toute leur vie restés des moitiés d’adultes.
La propriété : un amour possessif tombe dans le cas 1. Quel droit de propriété a-t-on sur l’autre ? Autrui y disparaît en tant que sujet pour devenir une chose. Être possédé … ne se comprend que par un démon. Une des variantes de la possession réside dans le « on se dit tout, on ne se cache rien » qu’il s’agisse d’amants, d’amis ou de la relation parent-enfant.
 
Enfin, il nous faut retrouver le cas de Diogène le cynique (de Sinope, 413-327 avant J.C.). Il vivait dehors, dans le dénuement, vêtu d'un simple manteau, muni d'un bâton, d'une besace et d'une écuelle. Dénonçant l'artifice des conventions sociales, il préconisait en effet une vie simple, plus proche de la nature, et se contentait d'une jarre (en grec pithos) pour dormir. La masse d'anecdotes légendaires sur Diogène de Sinope lui prête l'art de l'invective et de la parole mordante. Il semble qu'il ne se privait pas de critiquer ouvertement les grands hommes et les autres philosophes de son temps. Les apostrophes les plus connues qui lui sont attribuées sont : « Je cherche un homme » (phrase qu'il répétait en parcourant la ville avec sa lanterne allumée en plein jour), et « Ôte-toi de mon Soleil » (en réponse au roi de Macédoine Alexandre, qui était venu lui demander s'il avait besoin de quoi que ce soit).
C’est en partie à cause de leurs traits scandaleux que les écrits de Diogène tombèrent dans l’oubli quasi total. En effet, Politeia (La République), ouvrage écrit par Diogène,ôte-toi de mon soleil ! reprise et appuyée plus tard par la Politeia de Zénon de Cition, s’attaquait à de nombreuses valeurs du monde grec, en admettant, entre autres, la liberté sexuelle totale, l’indifférence à la sépulture, l’égalité entre hommes et femmes, la négation du sacré, la remise en cause de la cité et de ses lois, la suppression des armes et de la monnaie, l'autosuffisance. Par ailleurs Diogène considérait l'amour comme étant absurde : on ne devait s'attacher à personne.
 
Il devient le plus célèbre disciple d'Antisthène, le fondateur de l'école cynique. Selon Sénèque, confirmé par Juvénal (admiratif) et par Lucien de Samosate (moqueur), il vit vêtu d'un manteau grossier (le tribôn), allant pieds nus, dormant dans un « tonneau », ne possédant rien d'autre et ne subsistant que grâce aux contributions de ses auditeurs ou mécènes. Conformément à l'enseignement de son maître, il désirait vivre et se présentait comme un chien (kunos, génitif de kuôn : « le chien », en grec), d'où son autre surnom : Diogène le Chien. (Michel Onfray, Cynismes : portrait du philosophe en chien, Paris, Grasset, 1990 (réimpression poche, collection "Biblio essais", Paris, Le Livre de Poche, 1997))
En cliquant ici sur Diogène de Sinope, vous pouvez découvrir les multiples anecdotes rassemblées par Diogène Laërce (un autre Diogène bien plus tardif). Celui-ci y décrit comment Diogène n'hésitait pas à mendier auprès des statues afin de « s'habituer au refus ». Il abandonna son écuelle après avoir vu un enfant buvant à la fontaine dans ses mains. Lorsqu'on l'interrogea sur la manière d'éviter la tentation de la chair, Diogène aurait répondu « en se masturbant », et aurait ajouté : « Ah, si l'on pouvait ainsi faire disparaître la faim rien qu'en se frottant le ventre ! » Son mépris des conventions sociales était tel qu’allant nu, il pratiquait l’onanisme sur l’Agora : un cas 1 !

Le cas 2 – Le cas normal

Tristan et Iseult, Roméo et Juliette, Héloïse et Abélard sont des couples. Voilà le modèle de toute personne romantique. Une passion qui brûle dans une complémentarité parfaite ! On nous a demandé de préciser le terme romantique : qui atteint le paroxysme des sentiments.  
Le mot norme (normal) pour le philosophe possède une signification bien précise : c’est le cas souhaité par la majorité des gens, le modèle à suivre. Pas forcément le cas le plus courant ! Le cas le plus courant sera nommé le cas général.
En philosophie, une norme est un critère, principe discriminatoire auquel se réfère implicitement ou explicitement un jugement de valeur. Par la volonté de certains acteurs, ou tout simplement de par son éducation et par le jeu de ses habitudes, l'être humain a tendance à édicter des normes précisant ce qui est normalement attendu et ce qui ne l'est pas. Ces normes varient fortement avec les époques, les individus et de manières plus générales les sociétés.
Le discours d’Aristophane décrit parfaitement le cas normal. Deux êtres n’en formaient qu’un. L’amour est la tendance à retrouver cette unité perdue.
Il faut en souligner quelques conséquences :
-       L’homosexualité, lorsque les deux êtres étaient de même sexe.
-       L’unicité du partenaire – S’il n’y a qu’un seul être au monde qui me soit parfaitement complémentaire, n’est-il pas mort depuis longtemps ou bien pas encore né ? N’habite-t-il pas un pays lointain peut-être inexploré ? Comment faire pour le retrouver autrement que par essais et erreurs ? Don Juan est l’illustration parfaite de cette théorie. À chaque fois il y croit ! Il est persuadé que ce sera la bonne. Et puis non… Il lui faudra encore en essayer une autre… Don Juan n’est pas comblé. Il n’est pas heureux. Il cherche sans fin.
Ce cas normal est la forme canonique de l’amour ! Un canon est un ensemble des règles régissant une discipline particulière. Le mot canon, qui vient du grec κανών / kanôn signifiant « règle, modèle », lui même emprunté à l'hébreu qaneh (« roseau, mesure, canne »). On peut affirmer que si philosophiquement le cas deux est la règle de conduite, la norme, le modèle de l’amour ; on peut également prendre le terme forme canonique dans son sens mathématique où :
  • il qualifie des formes d'expressions algébriques censément plus simples et en tout cas auxquelles se ramènent toutes les expressions d'un certain type, ce qui permet de les distinguer et de les classifier ;
  • il désigne un élément classiquement choisi parmi un ensemble d'éléments aux propriétés analogues.
L'existence d'une forme canonique, et d'une méthode générale pour mettre sous cette forme tous les éléments d'un ensemble donné est une propriété essentielle, et même nécessaire, à la "calculabilité" sur cet ensemble.
 
Revenons à la philosophie. Le mathématicien nous a enseigné que l’amour à deux est la forme la plus simple à laquelle se ramènent toutes les expressions de l’amour, ce qui permet de classifier et de distinguer celles-ci. Cette forme d’amour est classiquement choisie parmi un ensemble d’autres cas. Finissons par une boutade, sans cette forme canonique, on serait incapable de calculer l’autre !
 
Si vous avez encore des difficultés avec le mot canon, pensez aux canons de la beauté. Un ensemble de critères souhaitables.
 
La femme enceinte est un cas limite de l’amour. Plus vraiment un et pas totalement deux. Elle refait le processus ontogénétique (au niveau de l’histoire de l’individu) qu’Aristophane plaçait au plan phylogénétique (au niveau de l’histoire évolutive de l’espèce humaine). Elle est deux avant la maïeutique de la parturition où mère et enfant sont scindés.

Le cas trois – le cas général

Nous avons commencé par citer le théâtre de boulevard où le triangle amoureux est la règle. Mari trompé, épouse infidèle et amant ou bien l’épouse bafouée, le mari volage et sa maîtresse ; voilà les secrets de Feydeau, de Labiche et bien d’autres auteurs de vaudevilles. L’amour ne serait-il intéressant que dans le mensonge ? On est bien loin du « on se dit tout ! » restons dans le théâtre avec Molière chez qui la jeune première est courtisée par l’amoureux (qu’elle n’aime pas) et l’amant qu’elle aime. Le trio amant, amante et amoureux est commun à tout le « théâtre classique » (les pièces écrites au XVIIe et XVIIIe).

Puis, nous nous sommes demandé combien nous étions dans l’homme-boule. Aristophane prétend que nous étions deux mais pourquoi ce nombre. Déjà à l’état normal nous avons un certain mal à préciser combien d’âmes nous habitent… Qu’est-ce qui constitue notre identité ? Cette question fut posée au XVIIIe par David Hume et est à présent reprise par Richard David Precht dans son ouvrage Qui suis-je et si je suis combien ?, Paris, 2011. Allons plus loin ! Quand le couple devient une triade, nous sommes dans la science-fiction ! Isaac Asimov, maître en ce domaine, imagine dans Les dieux eux-mêmes, des extra-terrestres qui doivent copuler à trois : un rationnel, une émotionnelle et un parental. ( La suite sera accessible très prochainement )

Du point de vue de la théorie de la valeur, l’amour n’est pas neutre. Lorsque mon voisin possède une voiture neuve et que cela suffit pour que j’aie envie d’en acheter une plus grosse : est-ce de l’envie ou de la jalousie ? C’est en tous cas du désir. Le désir naît-il de la valeur ? Si la voiture du voisin est à mes yeux sans valeur (quel que soit son prix, sa valeur financière), alors je n’en ai nul désir. Ou bien l’inverse ? La valeur nait du désir : Le désir de mon voisin se communique à moi. Je désire son désir.

Dans l’échangisme, la valeur d’un des partenaires sexuels du couple est renforcée par la vision du désir d’une troisième personne extérieure au couple qui désire l’un des éléments du couple. Le désir s’éteint après consommation. (Rappelez-vous la définition du désir). Pince mi et pince moi vont en bateau…. Qu’est-ce qui reste ? Un couple renforcé ou la tendance à l’unité de 2 êtres perdure à la satiété des sens. C’est la définition de l’amour. L’échangisme n’est pas l’amour à trois ! C’est le désir à 3, suivi de l’amour à 2.

Le désir ainsi généré peut être nommé « jalousie positive ». Nous avons construit un concept ! (cf Premier Symposium). Les concepts sont souvent des oxymores : la juxtaposition de mots contradictoires.   

Sigmund Freud (1856-1939), vous le savez sûrement, est l’inventeur de la psychanalyse à Vienne en 1896 après avoir étudié à Paris un an (1885-86) dans le service du neurologue de la Salpêtrière Jean-Martin Charcot. Selon Freud, chacun et chacune d’entre nous passe par le stade œdipien (le fameux complexe d’Œdipe). La petite fille veut son papa pour elle toute seule. Œdipe, personnage de l’antiquité, tua son père, le roi, puis épousa la reine, sa mère. Nul n’était au courant qu’ils fussent tous parents. C’est sur ce schéma que Freud pense que tous les petits garçons veulent tuer leur père et épouser leur mère. Cela sera ensuite le modèle de base de leurs relations sentimentales pour le reste de leur vie. Certains grandiront et trouverons d’autres modèles possibles (l’amour à 2). D’autres resteront dans le schéma triangulaire, ce schéma triangulaire que nous avons étudié dans l’échangisme mais dont l’échangisme n’est qu’une des formes possibles. Ainsi la phase œdipienne est-elle, elle aussi, une variante de notre concept de « jalousie positive ». Cette seconde utilisation de notre concept le valide, c'est bien un croisement de la pensée ! Cette période est positive pour l'individu car elle lui permet de se constituer une identité.

Le cas 3 peut être appelé Cas Général. C’est le cas le plus fréquent puisque nul n’échappe à l’œdipe. 

Revenons à l’hypothèse d’une réminiscence (le souvenir enfoui du mythe platonicien) d’hommes-boules faits non de deux mais de trois entités, on comprend que l’on puisse se trouver maintenant dans des situations où l’on aime deux êtres à la fois. Mais cela n’explique pas du tout qu’ils ne s’aiment pas entre eux ! Un des trois acteurs de la triade n’appartenait-il pas à la boule initiale ? Un calcul simple de probabilité montre que si trouver son complément parfait et unique dans le monde est rarissime, en trouver deux est très improbable. Or, l’amour parfait est quand même assez répandu pour qu’on ne l’assimile pas à une chimère. Au-delà de la durée des noces d’argent, d’or, etc. presque chacun peut donner un couple spécialement bien assorti en exemple. Et même quelques triades chez les hommes et femmes politiques… C’est plus cette improbabilité extrême de retrouver les autres membres de l’Unité initiale (la boule-groupe) que des considérations morales qui discréditent la polygamie, la polyandrie et toutes formes de liens durables fondés sur le groupe.

Le cas 4,2

Nous parlions de statistiques… Deux parents et deux enfants virgule deux, voilà le couple médian en France. C’est une question de fertilité et d’amour. Le mariage tient toujours malgré des hauts et des bas statistiques. Le taux de reproduction varie beaucoup à travers le temps et l’espace européen. En ce moment on entend dire que la France n’est pas si mal avec son 4,2… question de croissance ! Y aurait-il une relation entre l’amour et l’économie ? Cherchez l’erreur ! Et pourtant nous verrons dans le cas n que ce sont loin d’être des domaines distincts (Le lit des Philosophes, Prod’homme, page 26, §3).

Mais le problème principal des enfants ne réside pas seulement dans l’augmentation du nombre d’acteurs dans la cellule familiale, sinon ce serait juste une autre application du cas n ! Non. Ce qui rend ce cas si spécifique qu’il doive être traité à part, c’est toujours la question initiale : L’amour est-il une affaire publique ou privée ? En d’autres termes : l’amour est une affaire qui concerne combien de personnes ? Ici, cela se décline dans la formulation suivante : L’amour des parents est-il une affaire qui concerne (le ou) les enfant(s) ? Là, vous avez répondu non à une écrasante majorité ! J’eusse aimé un peu moins de véhémence et un peu plus d’arguments… Qu’ils fussent mineurs ou majeurs depuis longtemps, il semble que selon vous les enfants n’aient pas leur mot à dire sur le choix d’un nouveau partenaire pour des parents séparés. Je reste septique dans le cas de jeunes enfants… Il me semble qu’une mère peut hésiter à adopter un nouveau compagnon qui ne serait pas coopté par son ou ses enfants de moins de dix ans. L’inverse est souvent raconté dans les contes de fées, Peau d’âne ou la Belle au bois dormant possèdent des marâtres qui leur rendent la vie bien difficile. S’il faut en croire Hervé Bazin et sa Folcoche, les vraies mères ne sont pas non plus une sinécure (Vipère au poing). Quand elles adoptent un nouveau compagnon, cela peut devenir l’enfer… Malgré tout cela, la vie est imprévisible, il arrive qu’à dix ans l’on change d’avis sur le nouveau compagnon suite à un événement impromptu. Qu’un(e) ennemi(e) radical devienne supportable… ou même aimable. Un tout petit peu plus tard, chez les ados dont la puberté pourrait être définitivement gâchée par l’intrusion d’un étranger, la situation me semble néanmoins plus facile à gérer (quoique souvent momentanément plus inconfortable). Les ados, de toute façon, sont en permanente rébellion. Vrais ou faux parents, cela n’a guère d’importance !

À l’autre bout de la vie, Molière et bien d’autres mettent en scène des vieillards fantasques qui s’éprennent de jeunettes. Les enfants ne sont-ils pas les remparts du patrimoine familial, remparts fondés par la loi contre la captation d’héritage ? On pensera aussi à l’affaire Bettencourt…Je me contente ici de donner quelques arguments contraires. En fait, je pense comme vous ! Généralement les enfants n’ont pas leur mot à dire dans les histoires d’amour des parents et c’est plutôt bien comme ça. Que les enfants aillent ailleurs reformer leur propre bulle avec tel ou telle qu’ils pourront ! 

Cas n

Qui va-t-on inviter au mariage ? Un jour le couple veut montrer son bonheur au monde. La bulle d’Aristophane doit s’exhiber pour continuer à exister. On ne peut malheureusement rester définitivement enfermés dans une chambre d’hôtel… Monsieur ou Madame le maire est un impératif. De deux, on passe (de moins en moins ? mais ça remonte, paraît-il) à trois. Puis viennent les témoins, difficile d’être moins que cinq !!! Ensuite les parents qui seraient mortellement blessés s’ils n’étaient pas invités ; viennent aussi les amis d’enfance et Tante Agathe qu’on n’a pas vu depuis trente ans. Ça y est ! On est à n. (n= n’importe quel chiifre positif entier supérieur à trois).

Même avant les fiançailles, même dans les contacts préliminaires, on a demandé son avis à son (sa) meilleur(e) ami(e), dont la sentence a retenti comme un couperet ou une licence. Chez les ados, on est grégaire, le couple doit être agréé par le groupe entier, ne pas fausser la dynamique du groupe au sein duquel tout le monde s’aime (beaucoup trop ?) Si le nouvel entrant est un « étranger » (au groupe), se pose le problème ethnologique de l’exogamie (le mariage en dehors d’un groupe donné). Comment les mâles du groupe vont-ils tolérer que l’on vole une de « leurs » femelles ?

L’environnement de travail n’a pas changé la donne depuis Zola et son « Bonheur des dames ». Difficile de garder un secret dans un environnement confiné ! (une boutique, un magasin, une entreprise…) Que l’on choisisse quelqu’un qui va renforcer notre image au sein du groupe social (Le lit des Philosophes, Prod’homme, page 26, §3) ou bien, comme Juliette, un Roméo qui nous sert à manifester notre opposition à ce groupe, seul Shakespeare veut nous faire croire que nous tombons amoureux par hasard ; en fait nous nous servons de notre futur partenaire comme d’un moyen (ce que Kant condamne toujours) dans une dynamique de pouvoir au sein des groupes sociaux auxquels nous attachons de la valeur.

Du cas n au cas ∞

Lorsqu’au début du siècle Henri Ford, le constructeur de voiture déclare à propos de la Ford T « Mes clients sont libres de choisir la couleur de leur voiture à condition qu’ils la veuillent noire. », il inaugure une époque nouvelle dont les caractéristiques vont bien au-delà de la production en série. Il ne s’agit pas là d’une jalousie positive puisque chacun à la même voiture. Ford rend possible l’apparition d’une nouvelle forme d’agapè. À travers le lien qui unit le conducteur à sa voiture se tresse une communauté de culture. Cette communauté est certes une sous-culture mais c’est justement pourquoi plus elle est minoritaire, plus les liens qui unissent ses membres sont forts jusqu’à se muer en tendance à l’unité. Comme tous les grands artistes, Andy Warhol ne créé pas ce changement dans les années 60, il l’exprime dans sa peinture avant même que les gens n’aient réalisé que cette époque avait commencé 40 ans auparavant. Le lien puissant créé n’est ni entre le spectateur et le peintre ni entre le spectateur et la boîte de soupe Campbell. La tendance à l’unité s’installe entre tous les spectateurs qui se découvrent un passé commun : l’expérience de la soupe ou du Coca-Cola bien plus forte que les différences communautaires ou sociales. Le message est clair : l’homme est avant tout un consommateur ! La consommation rassemble plus que la politique ne désunit démocrates et conservateurs. Le public est un homme boule d’Aristophane avec des millions de têtes qui regrette la soupe Campbell commune servie jadis au banquet du rêve américain du mythique Henri Ford. On passe du Pop Art à la Culture Pop lorsqu’Andy Warhol présente les peintures de Maryline Monroe. Femme-objet la plus désirée du monde, elle unifie tous dans le même désir. Voilà la face charnelle d’agapè. Les grands rassemblements inaugurés par les hippies qui culmineront au festival de Woodstock montreront combien la question s’est déplacée. Il ne s’agit plus de savoir si le fanatisme qui lie le spectateur aux groupes pop est de l’amour ou de l’adulation comme c’était naguère le cas avec les Beatles. Il faut regarder ce qui lie entre eux les spectateurs. Il y avait plus que les signes claniques que l’on observe aujourd’hui dans les minorités néo-punks. À Woodstock dominait un immense amour qui liait tous les spectateurs entre eux et avec le reste de l’humanité – de l’Univers peut-être. C’est au départ un Cas 1 qui se transforme en cas ∞ justifié par l’impression d’avoir enfin trouvé sa place dans quelque chose de plus vaste. Justifié également par la valorisation de soi que renvoie le regard de l’autre qui opère en soi un effet narcissique. C’est aussi un Cas n, car ces agapes modernes et profanes sont le lieu d’un amour pour les autres renforcé par cet amour pour soi.

De l’histoire commune que se forgeait cette génération, on voit qu’il s’agissait plus que de rencontres épisodiques lors des festivals, bientôt c’est l’Histoire qu’ils voulurent changer lors des grands rassemblements contre la guerre au Viêt-Nam. De radicalisations en atomisations, le projet commun s’est ensuite désagrégé pour ne plus avoir en commun que des rencontres, des affrontements plutôt – comme un divorce qui tourne mal de tous avec tous, lors des manifestations. À la fin du processus on retrouve aujourd’hui l’individualisme poussé à l’extrême : un narcissisme antisocial.
L’époque de Ford est passée. L’Histoire ne repasse pas les plats.
Il reste les cas infinis traditionnels : l’amour de la Patrie, l’amour du Peuple, l’amour de la République…et bien sûr les religions. Nous en avons brièvement parlé.
La question d’une des participantes : « L’amour de Dieu n’est-il pas un cas 3 ? Il y a en effet le Père, le Fils et le Saint-Esprit, trois personnes…» mérite d’être notée. C’est en effet la position de Freud dans L’avenir d’une illusion, 1927. Il y « déconstruit » le christianisme en le décrivant comme la projection des névroses individuelles dans une névrose collective. Ces névroses individuelles sont bien sûr dues à l’identification du Père avec le père, etc. Nous pensons que la foi va au-delà de l’analyse freudienne et qu’admettre que Dieu soit un cas 3 est un réductionnisme qui n’est défendable que dans l’athéisme comme c’est le cas de Freud.
Les mystiques ont une relation avec Dieu qui ne ressemble pas à agapè mais bien plus à éros. Ils se réclament ouvertement d’un infini. Nous ne citerons que Thérèse de Lisieux béatifiée sous le nom de Sainte Thérèse de l’enfant Jésus :
« Toi seul, ô Jésus peut contenter mon âme, car jusqu’à l’infini j’ai besoin d’aimer. »
In Manuscrits autobiographiques de Sainte Thérèse de l’enfant Jésus, 1897, page 9
Notons que la citation que nous avons donnée de la série TV, Monk (cas 0) où l’enquêteur est veuf trouve un écho inattendu chez Sainte Thérèse (page 21 §2) : « La perfection consiste à faire sa volonté, à être celui qu’Il veut que nous soyons… »
Pour Spinoza, qu’on ne saurait classer parmi les mystiques, l’amour intellectuel de Dieu n’impose nullement de réduire à néant nos autres désirs car :
« Le désir est l'essence même de l'homme, c'est à dire l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être. »
Baruch Spinoza, Éthique, ed posthume 1677
Spinoza est l’homme de l’appétit (appetitus), du conatus, la persévérance de l’être dans son être, héritée d’Aristote, de la cupiditas, le désir et enfin de la libido, le désir sensuel. Tous ces termes sont fréquents dans l’éthique, on retrouvera la libido chez Freud.
Hegel (XIXe) déformera la pensée de Spinoza mais moins que Nietzsche qui s’il …] tient certes à l’honneur de se réclamer de Spinoza et il y a là un certain courage ;[…] n’a visiblement pas regardé de près la doctrine spinoziste du conatus (qu’il identifie à l’instinct de conservation) lorsqu’il a formulé sa théorie de la volonté de puissance. (Préface à l’éthique, R.Misrahi, 2005, Paris-Tel-Aviv)

Si Spinoza nous engage à ne « ni rire ni pleurer ni s'indigner mais comprendre », il ne supprime pas nos désirs qui sont les moteurs de notre persévérance. Il est affligeant de constater combien de philosophes ont succombé à cette forme de résignation nommée : ataraxie (absence de passions qui prend la forme d'une absence de souffrance). Généralement les stoïciens pensent que nous devons faire un effort sur nous-mêmes.

Cet effort peut être vu comme une maîtrise de soi, comme un pouvoir sur soi-même. Cela passe généralement par l’action de notre volonté pour limiter nos désirs. L’attitude stoïcienne d’Épictète (50 – 125 après J.C.) n’est pas différente de celle de Descartes :

Épictète : Il y a des choses qui dépendent de nous et d'autres qui ne dépendent pas de nous.

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Epictète : Manuel : se détacher des choses qui ne dépendent pas de nous
http://www.oodoc.com/76015-epictete-manuel-choses-dependance-commentaire.php
Descartes : « Changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde » Troisième maxime du Discours de la méthode, troisième partie, 1637.

Les philosophes orientaux nomment cette attitude le non-attachement.

Lao Tseu : …] le sage adopte la tactique du non agir […] Il produit sans s’approprier, il agit sans rien attendre, son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas, et puisqu’il ne s’y attache pas, son œuvre restera. Tao Tö King II

Enfin, citons Kierkegaard qui met en parallèle la foi et le doute, qui sont deux attitudes qui se répondent et qui engagent profondément l'homme dans l'existence, bien plus que ne le ferait une doctrine faite de raisons arbitraires et de justifications inutiles. Ces dernières arrivent après la décision existentielle, mais ne peuvent en aucun cas la fonder, et restent superficielles. C'est pour cela que Kierkegaard déclare que « l'instant de la décision est une folie » : on ne peut jamais prévoir les ultimes conséquences de notre saut dans l'existence. De même, Kierkegaard affirme que « plaider discrédite toujours ». Kierkegaard prend ici l'exemple de l'amoureux : demander à quelqu'un pourquoi il aime telle personne, c'est absurde, et même offensant : donner des justifications, c'est montrer que cet amour ne tient pas ; il en est de même de la foi religieuse : il n'y a qu'une différence de degré entre aimer et croire (Traité du désespoir, 1849, éd. Gallimard, « Tél », 1990, p.440 ). Le rôle de l'ironie sera donc d'éliminer ces raisons et ces justifications qui font de l'homme un hypocrite, pour le mettre face à son existence et à ses choix. Plus profondément, l'exercice de l'ironie a pour but de défaire les systèmes métaphysiques et scientifiques qui prétendent absorber la contingence de la vie particulière de l'individu. L'ironie est une négativité pure à laquelle rien ne résiste, face à laquelle tout est contingent, même les doctrines prétendument closes et immuables. Quelqu'un qui décide de douter, peut le faire indéfiniment, quoi qu'on lui oppose (bien que cela se rapproche du fanatisme). On pourrait objecter que le doute, à force de s'exercer sur tout, s'emporte lui-même : le doute détruit le doute et fonde la certitude. Mais ce serait à nouveau faire du doute une doctrine (par exemple dialectique, à l'instar de Hegel) et non une attitude singulière.

Kierkegaard préfigure l'interprétation de Descartes que donnera Ferdinand Alquié (le doute comme attitude existentielle), contre Martial Guéroult qui fera de Descartes un penseur systématique livrant une métaphysique ordonnée (ce qui se passe quand on lit le doute cartésien comme s'auto-annulant et fondant la certitude de la pensée ordonnée).

 Prague

 

 

 

 

 

 Conclusion :

La morale est dénommée éthique par les philosophes. Les deux mots ont des sens qui coïncident. Ils sont synonymes, quoique certains philosophes donnent à la morale un sens plus pratique, plus normatif ou conçoivent une morale faite de maximes impératives (auxquelles il faut impérativement obéir), autrement dit des règles d’une certaine morale. D’autres donnent à l’éthique plus le sens d’une réflexion sur la validité de ces normes ou maximes. L’éthique cherche alors à répondre à la question « Quelles règles doit-on se donner pour édicter des règles morales ? »
Le mot éthique vient du grec ancien èthos . Mot grec qui signifie le caractère, l’état d’âme, la disposition psychique. La Morale ou éthique s’occupe de l’action humaine. Elle tente de différencier le juste de l’injuste. Dans ce sens, la République de Platon - qui n’a pourtant rien à voir avec un traité de morale, est un ouvrage qui traite d’éthique car Platon cherche de la première à la dernière page à y définir la justice. La plupart des philosophes pensent que la justice est une sorte de balance en équilibre entre le bien et le mal. C’est pour cela qu’un des emblèmes (une sorte de logo) des tribunaux est la balance. En conséquence, la plupart des philosophes doivent définir le bien et le mal. Parler du mal a toujours été très difficile à cause des religions. Les religions possédaient - et possèdent encore souvent - le monopole de la définition du mal qu’elles nomment péché. Et les religions sont très à cheval sur ce concept. Elles font respecter leur définition en envoyant leur police (l’inquisition), leurs fanatiques ou en prononçant des mesures d’excommunication, d’ostracisme, d’anathème c’est-à dire en condamnant les contrevenants (les pécheurs) à payer une amende (offrir un sacrifice) ou à l’exil (Spinoza). À vouloir parler du mal, on risque d’être accusé de l’encourager et d’être condamné pour sorcellerie ou d’être accusé d’encourager les gens à violer les lois de l’état ce qui ramène à la case prison. (Pour Spinoza, le mal n’existe pas, c’est juste une erreur d’appréciation. Pour Leibniz, le mal existe mais il est l’autre face du bien…)
Parler du bien est beaucoup plus facile !
Le bien quand il est abondant se nomme le bonheur. Et aucune religion ni état n’interdit précisément aux gens d’être heureux ! L’éthique s’est donc concentrée sur la recherche du bien. Comme on ne peut à la fois se faire bronzer à la plage et skier à la montagne, la question est devenue comment savoir si un bien est supérieur à un autre. Quand j’ai le choix, comment décider de mon action ? Et s’il existe du bien et du meilleur et du encore mieux, existe-t-il un bien supérieur à tous les autres ce que la philosophie nomme la question de savoir s’il existe un souverain bien.
Si manger des spaghettis c’est bien pour mon bonheur, tomber amoureux a l’air encore mieux ! L’amour semble un candidat sérieux dans le rôle de souverain bien. On entend souvent dire « tomber amoureux d’untelle, c’est encore ce qui m’est arrivé de mieux… » Par conséquent, il est très difficile d’écarter l’amour des questions éthiques. La religion chrétienne a placé l’amour en tête du peloton des valeurs (morales). Cela nous influence peut-être trop.
Notre dénombrement calqué sur l’arithmétique est-il meilleur au pire que le référencement classique entre éros, philia et agapè. Nous en avons laissé nos participants juges. Quant à nous, c’est le cas 0 qui nous a le plus ému car comme le dit Francis Cabrel dans Je l’aime à mourir : « Sans elle moi je ne suis rien. »
 

Position critique :

1. Nous avons dénoncé les 3 cas classiques (éros, agapè et philia) pour les remplacer par 7, autre chiffre bien rond, raisonnablement petit et philosophiquement acceptable. Ne pouvons-nous tomber sous la critique de J.L. Austin ?

Et pourquoi la réponse est-elle toujours un ou deux, ou un nombre similaire, bien arrondi et philosophiquement acceptable ? Pourquoi, s’il y a dix-neuf choses quelconques n’est-ce point de la philosophie ?
J.L. Austin, New York, 1970 voir bibliographie ci-dessous.
2. Nous avons certes effectué un dénombrement dont Descartes serait fier mais il y a peu de raisonnement dans nos lignes quoique nous ayons introduits un certain nombre de concepts, par exemple l’abnégation dans le cas zéro. Nous verrons les modes de raisonnement plus en détails dans nos prochains symposiums.
Nos inventaires sont complets et rigoureux mais certaines choses ne se dénombrent pas si facilement. Nous avons vu dans le symposium suivant les situations où c’est le presque-rien et le je-ne-sais-quoi qui l’emportent en importance sur la distinction et l’exhaustivité.
Descartes, Discours de la méthode, (4ème règle) règle d’exhaustivité, § 2- 10.
 
3. Nous nous sommes concentrés, à cause de la définition de départ, sur les conceptions antiques de l’amour défini comme un manque, une recherche de complémentarité pour combler ce manque. À partir de Descartes et surtout de Spinoza pour culminer à Nietzsche et Freud, la philosophie a pris un autre tournant : l’amour devient un supplément d’être, voire un supplément d’âme.
4. Sur la liaison amour-désir-douleur, il y aurait plus à dire dans le cas zéro. Marguerite Duras aborde le sujet de manière récurrente dans ses œuvres.
5. Nous eussions dû plus creuser la théorie de l’empathie chez Rifkin. 
 

Auteurs cités :

Descartes (1596-1650)
Dans les Passions de l'âme, Descartes définit les passions comme « des perceptions ou des sentiments, ou des émotions de l’âme [… (art. 27). Les passions telles que Descartes les comprend correspondent en effet en gros à ce qu'on appelle aujourd'hui les « émotions ». Mais il existe des différences significatives entre ce qu'on appelait « passion » à l'époque, et ce qu'on appelle « émotion » de nos jours. La principale d'entre elles est que les passions, comme le suggère l'étymologie du mot[2], sont de nature passive ou subie, c'est-à-dire que l'expérience d'une passion est causée par un objet extérieur au sujet. Alors que, dans la psychologie contemporaine, une émotion est généralement conçue comme un événement qui se déroule à l'intérieur du sujet, et par conséquent plutôt produite par le sujet.
Descartes, Les passions de l’âme, 1649.
Jean Duns Scot : Surnommé le « docteur subtil », Jean Duns Scot est né en écosse au Moyen-âge (XIIIe). Mon propos n’est pas ici de vous raconter sa vie, reportez-vous pour cela à la page Wikipédia. Je souhaite expliquer en termes modernes et relativement compréhensibles les problèmes qu’il a soulevés dans trois des ouvrages en langue française que l’on peut trouver aujourd’hui grâce à Gérard Sondag.
De principio individuationis ( Le principe d’individuation, VRIN, Paris, 2005)
L’image, VRIN, Paris, 1993
Signification et vérité, VRIN, Paris, 2009
( Source des textes : Opera omnia, Lucas Wadding, Lyon, 1639.
Richard David Precht, philosophe contemporain allemand auteur de Qui suis-je et si je suis combien ?, Belfond, Paris, 2010, ed originale Munich, 2007 ainsi que Amour, déconstruction d’un sentiment, Belfond, Paris, 2011
Isaac Asimov : Les Dieux eux-mêmes (titre original : The Gods Themselves) est un roman de science-fiction d'Isaac Asimov publié en 1972, traduit en français par Jane Fillion en 1973.
Søren Kierkegaard, 1813-1855 (Copenhague), est un écrivain, théologien protestant et philosophe danois, dont l'œuvre est considérée comme une première forme de l'existentialisme. (source http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%B8ren_Kierkegaard#cite_ref-25 )
Platon, la dimension esthétique :
C'est ici qu'en voulait venir tout ce discours sur la quatrième espèce de délire. Quand un homme, apercevant la beauté d'ici-bas, se ressouvient de la beauté véritable, son âme alors prend des ailes, et, les sentant battre, désire s'envoler. Impuissante, elle porte comme un oiseau ses regards vers le ciel, néglige les sollicitudes terrestres, et se fait accuser de folie. Mais ce transport qui l'élève est en lui-même et dans ses causes excellentes le meilleur des transports, et pour celui qui le possède et pour celui auquel il se communique. Cet homme que ce délire possède, aimant la beauté dans les jeunes garçons, reçoit le nom d'amant. Effectivement, comme nous l'avons dit, toute âme humaine a par nature contemplé les êtres véritables ; elle ne serait point entrée sans cela dans le corps d'un humain.
(Platon, Phèdre 249d)
Søren Kierkegaard, 1813-1855, décrit une forme chrétienne du désir : il n'y a qu'une différence de degré entre aimer et croire (Traité du désespoir, 1849, éd. Gallimard, « Tél », 1990, p.440 ). Pour cela, le philosophe chrétien Pierre Boutang, dans l'Apocalypse du désir Pères de l'Église dans ses influences pour repenser le désir dans l'optique d'une métaphysique chrétienne.(1979, rééd. 2009), joint Kierkegaard aux

Internet :

Sur la théorie de la valeur dans le domaine de l’éthique :
http://papiers.universitaires.pagesperso-orange.fr/philo10.htm
Pour une analyse plus ardue de cette théorie :
Edmund Husserl : Leçons sur l’éthique et la théorie de la valeur, 1908 – 1914, traduction française, PUF, Paris,2009.
http://www.centrenationaldulivre.fr/?Lecons-sur-l-ethique-et-la-theorie
Sur les Facultés et parties de l’âme chez Platon, DELCOMMINETTE, Sylvain, Juin 2008
Sur le désir :
Le philosophe qui a été le plus attentif à cette souffrance du désir, c’est assurément Arthur Schopenhauer qui lui consacre de longues analyses dans Le Monde comme Volonté de Représentation.
Plusieurs textes sur le désir :
http://sergecar.perso.neuf.fr/notions/desir.htm
voir aussi Duras :
« C'est un livre. C'est un film. C’est la nuit. »

Il faut écrire la douleur pour ne pas qu’elle soit oubliée. La réécrire même. Inspirée des images du film, peut-être, c'est le retour dans une histoire douloureuse en apprenant la mort du « Chinois ». Toute affaire cessante, Marguerite Duras revient sur ce récit que fut « L’Amant », autobiographique et scandaleux. Un an pour réécrire cette histoire dans toute l'impudeur et la franchise qu'elle mérite.
L’enfant et le Chinois. Une histoire tragique que rien ne destine à une fin heureuse. L’hystérie désespérée d’un amour impossible et qui fait mal…
« L'histoire est déjà là, déjà inévitable, Celle d’un amour aveuglant, Toujours à venir, Jamais oublié. »
Sensualité, souffrance. L’insupportable besoin de posséder ce qu'on ne pourra garder à soi à tel point que la douleur finit par remplacer tout désir. Dans l'atmosphère suave et languissante de l'Indochine des années 30, ils se découvrent, s'aiment, se haïssent. Et finalement vont devoir se perdre. Autour gravite « la mère », personnage inéluctable des récits de Marguerite Duras. Femme dénigrée, repoussée mais follement aimée. Puis les deux frères. le petit frère, Paulo, le premier amour. Et l’aîné, Pierre, violent et criminel. Et enfin, Thanh, le frère enfant perdu du Siam…
Et puis vient l’inévitable dénouement, au son de cette Valse Désespérée comme l’appelle l’enfant et qui marque le début et la fin de cet amour sans avenir.
« - On ne se reverra jamais. Jamais ? - Jamais. - A moins que… - Non. - On oubliera. - Non. - On fera l’amour avec d'autres gens. - Oui. Les pleurs. Ils pleurent très bas. »
http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/2376
http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I04258892/marguerite-duras-a-propos-de-l-amant-de-la-chine-du-nord.fr.html
Interview de Marguerite DURAS sur "La Musica 2", écrite 20 ans après le premier acte. La mise en scène est pour elle une mise en littérature. "La Musica 1" est plus une situation, un état de L'Amour qui se défait.Avec le deuxième acte elle introduit des personnages. Elle explique ce qui l'intéresse dans la mise en scène.
http://www.babelio.com/apostrophes.php
 
Sur le NOMBRE de CAS
And why does the answer always turn out to be one or two, or some similar small, well-rounded philosophically acceptable number? Why, if there are nineteen of anything, is it not philosophy?
J.L.Austin, “Intelligent Behaviour” in O.P. WOOD and George Pitcher, eds, Ryle, p47-48, New-York, Doubleday, 1970.
Traduction : Et pourquoi la réponse est-elle toujours un ou deux, ou un nombre similaire, bien arrondi et philosophiquement acceptable ? Pourquoi, s’il y a dix-neuf choses quelconques n’est-ce point de la philosophie ?
J.L.Austin, New York, 1970
This reminds me of the computer scientist’s dictum that for any resource, there should either be zero, one, or an infinite number of it. But since 95 percent (my own estimate) of engineering is dealing with resource constraints, it’s more of a theoretical rule rather than a practical one. But we all want the universe to reduce to theory, right?
The Greeks seem to have been immune to this, though; see Plato (mis-)counting the 729 multiplier of happiness, or (as pointed out by Avrum Stroll, Twentieth-Century Analytic Philosophy, p166, 2000) Aristotle counting up the 47 or 55 unmoved movers. (Book XXII, Chap 8 of Metaphysics).
Pour lire le livre de Stroll en ligne :
http://issuu.com/amervelic/docs/stroll---twentieth-century-analytic-philosophy/1

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